Par Vincent Ricouleau, Professeur de droit.
 
Guide de lecture.
 

Histoire du bagne de Poulo Condore.

Vietnam. Création en 1862 et fermeture en 1954 du bagne français dans l’archipel de Poulo Condore en mer de Chine. Destiné aux criminels les plus dangereux et aux opposants politiques indochinois.
Comment la France a-t-elle acquis cet archipel en 1787, bien avant la colonisation et décidé de créer ce lieu d’enfer ? Thème de ce premier article [1].

Comment l’archipel de Poulo Condore est devenu français.

Ecrire un article sur l’histoire du bagne de Poulo Condore n’est pas facile. Il faudrait comme pour les bagnes de Guyane et de Nouvelle-Calédonie, disposer des dossiers complets des condamnés, des décisions de justice, des registres concernant le personnel, des comptes et pécules, des budgets, des achats de vivres, des condamnations disciplinaires, des sentences capitales, des rapports de tentatives d’évasions, des évasions, des traitements médicaux et j’en passe.

Or, la plupart des archives ont été détruites, perdues, dispersées dans les événements tragiques de la guerre et de la décolonisation.

Les articles que je propose sur l’histoire du bagne de Poulo Condore sont un aperçu sur un aspect de la politique carcérale de l’Indochine française.

Les livres de Jean-Claude Demariaux « les secrets de Poulo Condore » publié en 1956, de Maurice Demariaux « Poulo Condore : archipel du Vietnam » publié en 1999, et de Peter Zinoman « The Colonial Bastille, a history of imprisonnment in Vietnam 1862-1940 », sont des sources incontournables.

Les sites Gallica et Criminocorpus sont aussi très précieux.

Concernant l’histoire complexe de l’Indochine française et sa décolonisation, la lecture des livres de Philippe Devillers, Pierre Brocheux, Christopher Gosha, Agathe Gosha, Benoit de Tréglodé, Jean Lacouture, Neil Sheehan, Stanley Karnow, Phlip Short, David Marr, Lucien Bodard, Franck Snepp, Pierre Darcourt, Albert Londres, Andrée Viollis, Chizuru Namba, Jean Lartéguy, Hugues Tertrais, Guillaume Zeller permet de se repérer.

La thèse de Adrien Blazy « l’organisation judiciaire en Indochine française (1858-1945) » soutenue en 2012 sous la direction de André Cabanis est utile pour saisir l’évolution du droit colonial indochinois.

D’abord, essayons de reconstituer les origines du nom de l’archipel.

L’archipel situé en mer de Chine a eu plusieurs noms. En 1265, à l’époque de Marco Polo, les Chinois utilisaient le nom de kouen Louen. Les Malais, le nom « Pu Lao Kundur ». Certains avancent que l’île abritait un royaume malais au 8 e siècle. Les Vietnamiens utilisent le nom de Con Lon ou Con Son. Con Son, à cause du caractère montagneux de l’ile principale, appelée la Grande Condore. Les Français après avoir nommé l’archipel « les Isles d’Orléans » le baptisent « Poulo Condore » ou « Poulo Condor ».

Les cartes disponibles de l’archipel représentent la plupart du temps huit iles mais elles sont plus nombreuses.

L’archipel est formé de 16 iles de taille différente, Hon Con, Lon Nho, Hon Bay Canh, Hon Cau, Hon Bong Lan, Hon Vung, Hon Ngoc, Hon Trung, Hon Tai Lon, Hon Tai Nho, Hon Trac Lon, Hon Trac Nho, Hon Tre Lon, Hon Tre Nho, Hon Anh, Hon Em,

Les iles portent des noms français à l’époque du bagne. Certaines incarnent une terrible ségrégation à l’égard des prisonniers lépreux ou tuberculeux. D’autres abritent des évadés en attente d’une accalmie pour retenter la belle. D’autres encore abritent des détenus après la destruction de leur pénitencier à la suite de typhons ou travaillant sur des chantiers.

L’archipel a une superficie de 75 km2. Il se trouve à 230 km de Saigon, à 185 km de Vung Tau (Cap Saint Jacques).

Les conditions climatiques sont déterminantes pour la santé des détenus mais aussi, comme nous le verrons, pour organiser les nombreuses évasions.

Les Annales de l’Institut Pasteur font une description géographique précise :
« située en Cochinchine, à 97 milles environ du Cap Saint-Jacques et à 45 milles des bouches du Mékong, Poulo Condore représente l’élément le plus important d’un petit archipel. L’île elle-même, mesure 12 km de longueur sur une largeur variable de 2 à 5 km. Son altitude moyenne est de 350 mètres. Le régime des vents est celui des moussons : mousson d’été du sud-ouest, d’avril à septembre, mousson d’hiver, de nord-est d’octobre à mars, ou mousson de saison sèche. La saison des pluies survient en mousson du sud-ouest. »

Nous reviendrons sur les travaux de l’Institut Pasteur notamment dans un prochain article relatif à la santé des détenus.

Actuellement, il faut 2h30 du port de Tran De en bateau rapide pour se rendre à Poulo Condore. 12h en bateau classique sauf coup de grain et mousson. Moins d’une heure en avion de Saigon.

Poulo Condore est connue depuis très longtemps. Marco Polo, James Cook, mais aussi Chinois, Espagnols, Portugais, Malais, parmi bien d’autres, y font relâche, réparent leurs avaries, s’abritent des tempêtes de la mousson.

L’archipel des Iles de Poulo Condore, appelé par les Français au 17 e siècle les Isles d’Orléans a fait l’objet d’explorations et d’études. Car l’enjeu est à la fois simple et compliqué. Comment exploiter cet archipel, l’utiliser, en tirer profit ? Comment surtout éviter que ces iles ne servent à une puissance ennemie ou non pour coloniser de nouveaux territoires et dominer le commerce, au détriment de la France ?

P. Cutru dans son « Histoire de la Cochinchine française des origines à 1887 », cite la position de Verret, chef du comptoir de la Compagnie des Indes au Siam, auteur en novembre 1686 d’un rapport sur l’archipel.

Verret pense que l’établissement d’un comptoir commercial serait une excellente idée. « Ce passage-là est aussi avantageux que si l’on avait les deux détroits de la Sonde et de Malacca. Dans ces îles inhabitées, les épiceries viendraient facilement et en abondance. L’ile principale a trois bons ports, plusieurs ruisseaux, une rivière, une verdure la plus agréable du monde ».

Mais ce sont les Anglais qui s’installent à Poulo Condore sans livrer combat, à la barbe de Français indécis.

Allen Catchpole, fort de ses expériences en Chine, chef de la factorerie de Chusan, arrive dans l’archipel en 1702. Il construit un fort, veut l’équiper de canons.
L’objectif : une place forte et un comptoir commercial. La conquête coloniale de l’Indochine n’est pas sans tenter certains Anglais déjà en Inde et en Chine.

Le drapeau anglais flotte sur l’archipel de Poulo Condore. Mais une tragédie remet tout en question. Dans la nuit du 2 au 3 mars 1702, la garnison des Macassars infiltrée par les 15 Malais recrutés par le représentant de l’empereur d’Annam massacre les Anglais dont Catchpole. Le fort est brûlé. L’archipel est abandonné par les Anglais qui préfèrent partir à la conquête d’autres territoires dont la Malaisie.

35 ans plus tard, en 1721, l’analyse d’un autre explorateur de l’archipel de Poulo Condore, contredit celle de Verret, datant de 1686.

Le gouverneur de Pondichéry, Pierre Lenoir, envoie en 1721 aux Iles d’Orléans un nommé Renaut pour explorer une nouvelle fois leur potentiel.

Mais l’emballement n’est plus de mise.

Renaut conclut que « dans le nord-est de la grande baie, on apercevait une plaine sablonneuse et marécageuse d’un quart de lieue de large, où étaient dispersées les cases des insulaires. On découvrait ainsi les vestiges du fort bâti par les Anglais lorsqu’ils avaient occupé l’ile une vingtaine d’années avant. Si l’on voulait faire quelque chose, c’était sur le continent qu’il fallait s’établir à l’embouchure du Cambodge ».

En 1755, citons Protais-Leroux, négociant et subrécargue installé aux Indes, relance l’idée d’occuper l’ile pour en faire un comptoir commercial. En 1768, les Missions Etrangères, très offensives en Asie, évoquent un établissement sur l’archipel.

Personne ne peut se douter que l’archipel de Poulo Condore va faire l’objet d’un traité d’alliance offensive et défensive signé à Versailles le 28 novembre 1787 entre la France de Louis XVI et la Cochinchine. 66 ans après le rapport de Renaut.

Le traité du 28 novembre 1787.

En 1787, le Chua Nguyen Anh, Roi de la Cochinchine, estimant son autorité et sa souveraineté bafouées, envoie en France Pierre-Joseph Georges Pigneau de Béhaine (1741-1799).

Ce dernier a été nommé évêque in partibus d’Adran (Arabie) par le pape Clément XIV. Le Chua Nguyen Anh confie à l’évêque le sceau royal et son fils Nguyen Phuc Canh (1780-1801) âgé de cinq ans et demi.

Le but du voyage est d’obtenir l’aide de sa Majesté Le Roi Très Chrétien (SMRTC), Louis XVI. Ce dernier accepte, « voulant donner une marque signalée de son amitié comme de son amour pour la justice ».

Le traité, publié dans le « Recueil des Traités conclus par la France en Extrême-Orient » par L. de Reinach, en 1902, est un traité d’alliance offensive, défensive et d’assistance militaire.

L’archipel de Poulo Condore rentre dans l’histoire de France sans faire l’objet d’un traité spécifique. Son sort est englobé dans un dispositif intéressant à rappeler.

L’article 2 dit que le Roi envoie, incessamment sur les côtes de la Cochinchine à ses frais, quatre frégates avec un corps de troupes de 1.300 hommes d’infanterie, 300 hommes d’artillerie et 250 cafres. Ces troupes seront munies de tout leur attirail de guerre et nommément d’une artillerie de campagne.

L’article 3 dit que le Roi de la Cochinchine, dans l’attente du service important que le Roi est disposé à lui rendre, lui cède éventuellement ainsi qu’à la Couronne de France la propriété absolue et la souveraineté de l’ile formant le port principal de la Cochinchine appelée Hoi-Nam et par les Européens, Touron et cette propriété et souveraineté seront incommutablement acquises dès l’instant où les troupes françaises auront occupé l’ile sus-mentionnée.

Hoi-Nam deviendra Hoi An. Touron (qui fut Indrapura, la capitale du Champa, entre 875 et 978) deviendra Tourane puis Danang.

L’article 4 rappelle la liberté du commerce.

L’article 5 concernant Poulo Condore.

Il faut attendre l’article 5 pour voir apparaître une clause, on ne peut plus lapidaire, concernant l’archipel de Poulo Condore rédigée ainsi :

« le Roi Très Chrétien aura la propriété et la souveraineté de Poulo Condore ».

Aucune condition d’occupation ne subordonne la propriété et la souveraineté, contrairement à l’article 3.

L’article 6 précise l’entière liberté du commerce dans tous les Etats du Roi de Cochinchine. Aucun bâtiment étranger, soit marchand, soit de guerre ne peut être admis dans les Etats du roi de la Cochinchine, que sous un pavillon français et avec un passeport français.

On se demande d’ailleurs comment faire respecter cette règle si la France n’a aucune représentation militaire permanente.

L’article 7 dit que le gouvernement cochinchinois accordera aux sujets du Roi Très Chrétien la protection la plus efficace pour la liberté et la sûreté.

L’archipel de Poulo Condore est évoqué dans l’article 8 en sus de l’article 5.

L’article 8 concernant Poulo Condore.

L’article 8 dit que dans le cas où le Roi Très Chrétien serait attaqué ou menacé par quelque puissance que ce puisse être, relativement à la jouissance des iles de Hoi Nam et de Poulo Condore, et dans le cas où SMTC serait en guerre avec quelque puissance, soit européenne, soit asiatique, le Roi de la Cochinchine s’engage à lui donner des secours en soldats, matelots, vivres, vaisseaux et galères. Ces secours seront fournis trois mois après la réquisition. Mais ils ne pourront pas être employés au-delà des iles Moluques et de la Sonde et du détroit de Malacca. Quant à leur entretien, il sera à la charge du souverain qui lui fournira.

Les articles 5 et 8 démontrent que l’archipel de Poulo Condore est intégré dans un véritable dispositif de défense mutuelle. Un dispositif impliquant une certaine puissance et une totale indépendance du souverain annamite.

L’article 9 dit qu’en échange de l’engagement énoncé dans l’article précédent, le Roi TC s’oblige d’assister le Roi de la Cochinchine lorsqu’il sera troublé dans la possession de ses Etats. Ces secours seront proportionnés à la nécessité des circonstances : cependant, ils ne peuvent en aucun cas excéder ceux énoncés dans l’article 2 du présent traité.

Deux articles séparés sont à mentionner.

Le premier dit que les établissements seront et appartiendront en toute propriété à SMTC et que la juridiction, la police, la garde et tous actes d’autorité sans exception, s’y exerceront privativement en son nom.

Cette disposition concerne les établissements à la fois sur le continent et sur l’archipel Poulo Condore, à défaut de précision.

La deuxième dit que le Roi de la Cochinchine prendra à sa charge, soit par fournitures, en nature, soit en argent, les premiers frais de l’établissement à former pour la sûreté et la protection, tels que fortifications, casernes, hôpitaux, magasins, bâtiments militaires et logement du commandant.

Aucun lieu n’est précisé quant à la prise en charge des frais liés à l’installation. L’archipel de Poulo Condore est par conséquent concerné par cette clause.

Enfin, observation importante, sur ce traité, aucune disposition expresse ne mentionne la protection des missionnaires et des chrétiens en général, à part l’article 7, rappelant un devoir de protection d’ordre général.

Le jour de la signature du traité de 1787, Mgr Pigneau de Béhaine est nommé commissaire du Roi de France en Cochinchine.

Quelle était la nature exacte des fonctions de représentation de Mrg Pigneau de Béhaine ? Comment en rapportait-il à la royauté ? Au ministre des affaires étrangères ? Combien de temps ont duré ses fonctions, la révolution ayant fait table rase, et Mrg Pigneau de Béhaine décédant en 1799 ?

Nguyen Anh, le futur empereur Gia Long, fuyant les Tai Son a trouvé refuge à Poulo Condore en 1783. Il a fondé les villages de An Hai, An Hoi et Co Hong dans la Grande Condore.

Pigneau de Béhaine pensait-il que ce traité de 1787 serait dissuasif et éviterait un conflit ?

Pigneau de Béhaine voulait-il faire de l’archipel de Poulo Condore, déjà un refuge, un sanctuaire français pour ses alliés vietnamiens et leur permettre, de vivre sans crainte d’une invasion des rivaux voire d’une colonisation autre que la France ?

En pensant que la France et son armée feraient bouclier en application du traité ?

Notons que les cendres de Mrg Pigneau de Béhaine sont ramenées en France à bord du navire de la marine nationale, la Jeanne d’Arc en 1983. Le consul de France, Jean-François Parot, écrivain, est allé personnellement récupérer la dépouille de l’ecclésiastique dans un ancien cimetière français en pleine démolition. Ce cimetière est devenu le parc Le Van Tam rue Hai Ba Trung. Moment iconoclaste dans l’histoire de la France au Vietnam.

La discussion sur la validité du traité.

La validité du traité de 1787 pose question en vertu de l’inexécution des engagements de la France, sur le plan militaire, à part quelques envois d’armes.
La France engagée dans sa Révolution et sa terreur avait bien d’autres priorités que de penser aux territoires cédés dont l’archipel de Poulo Condore et à porter assistance à des souverains annamites.

En décembre 1817, Achille de Kergariou, commandant de la Cybèle, est envoyé au Vietnam pour prendre attache avec Gia Long. L’intronisation de Louis XVIII est une excellente opportunité pour reprendre contact avec la Cour de Hué. Le voyage consiste aussi à rappeler la souveraineté de la France sur les terres cédées par le traité de 1787 face à l’Angleterre. Hué fait la sourde oreille et refuse d’accueillir l’émissaire. Les présages d’une confrontation sont déjà perceptibles. La gestation d’une terrible résistance s’annonce.

Mais la France a des ambitions colonisatrices. Une commission juridique, établie par Napoléon III le 7 avril 1857, considère le traité de 1787 comme nul et non avenu.

La question de la validité du mandat de l’évêque d’Adran pour traiter avec la Cour de Versailles est en effet un écueil juridique de taille. Nguyen Phuoc Anh est-il bien le titulaire des droits de propriété des iles cédées par traité à la France ? Par extension, le droit de propriété de la France sur Poulo Condore mais aussi sur les autres territoires existe-t-il bien ?

En septembre 1788, la Dryade a bien apporté dans l’archipel de Poulo Condore des fusils. La Garonne a livré des canons. Le 28 juillet 1789, quelques jours après le début de la Révolution française, l’évêque Pigneau de Béhaine débarque au Cap Saint-Jacques, en provenance de Pondichéry. Des officiers français se mettent au service de Gia Long. Mais cette assistance est ponctuelle et limitée. L’absence de l’Etat français est notoire sur les territoires cédés en 1787.

Puis après quantité de faits de guerre mais aussi d’attente, d’interrogations, de morts par maladie, le contingent de l’armée française a débarqué à Danang en septembre 1858. Le 17 février 1859, la citadelle de Saigon construite par Olivier de Puymanel en 1790 est attaquée.

L’instruction écrite du 10 juillet 1861.

Le ministre de l’Algérie et des colonies (ministère créé en 1858), Prosper de Chasseloup-Laubat (1805-1873), donne le 10 juillet 1861 une instruction écrite à l’amiral Léonard Charner (1797-1869), de faire une reconnaissance de Poulo Condore et d’y construire un phare.

Le fondement juridique de cette instruction repose sur le traité du 28 novembre 1787, lequel, est pourtant considéré comme nul et non avenu par une commission ad hoc juridique le 7 avril 1857.

Le lieutenant de vaisseau Sébastien Lespès (1826-1897), commandant du vaisseau, le Norsagaray, prend possession de l’archipel le 28 novembre 1861.

Lespès déclare trouver « 129 » prisonniers, captifs du gouvernement de Hué.

L’archipel semble être déjà un lieu de détention ou (et) d’exil.

Il est difficile d’identifier le profil des prisonniers, droits communs ou politiques, les intrigues au sein des cours impériales étant légion. Ce qui expliquerait le bannissement et l’exil de certains. Des sources parlent de milice locale supplétive avec pour fonction d’assurer la sécurité de l’ile. Certains « Quan Tu », mandarins prisonniers, sont renvoyés sur le continent, les Français conservant la milice locale dont on ne connait pas ni la composition ni la fiabilité.

Le décret du 1 fevrier 1862 transformant poulo condore en pénitencier.

L’amiral Louis-Adolphe Bonard (1805-1867), commandant en chef et premier gouverneur-amiral de la colonie de Cochinchine de 1861 à 1863 remplace l’amiral Léonard Charner (1797-1869).

Le gouverneur-amiral Bonard prend un décret du 1 février 1862 visant à établir un pénitencier pour les condamnés à plus d’un an et à moins de dix ans.

L’amiral Charner, ancien commandant en chef et plénipotentiaire en Cochinchine du 6 février au 29 novembre 1861 est, quant à lui, nommé sénateur à partir de 1862 jusqu’à sa mort.

En quoi un amiral certes gouverneur est-il compétent pour édifier un établissement pénitentiaire ?

Le projet est-il d’installer une colonie pénale comme l’a fait la Grande Bretagne en Australie au début du XIX e, à Botany Bay ou à Sydney Clove et plus tard aux iles Andaman pour la colonie indienne et birmane ?

De quelles informations mais aussi de quelles compétences peut se prévaloir cet amiral tant pour gouverner des territoires en pleine conquête coloniale que pour créer un bagne ?

Dans un contexte de conquête coloniale, la fonction d’une prison et le sens de la peine sont politiques avant tout. La priorité du gouverneur est de réprimer et d’enfermer les opposants à l’œuvre colonisatrice de la France. Ainsi que d’assurer la sécurité des personnes et des biens.

Mais que prévoit la loi à cette époque et comment en est-on arrivé à confier la construction de bagnes coloniaux à la Marine ?

Quelques rappels de l’histoire du droit sont intéressants.

La loi du 10 vendémiaire an IV (2 octobre 1795) confie l’administration des prisons au ministre de l’intérieur. Les préfets sont alors chargés de la surveillance des établissements pénitentiaires. En septembre 1792, le ministère de l’intérieur gère le budget des prisons. Mais curieusement, le rattachement de l’administration des prisons au ministère du commerce et des travaux publics est effectué de 1831 à 1834. Le détenu doit travailler et générer un profit.

Mais de quel ministère dépendent les bagnes ?

Les bagnes dépendent du ministère de la Marine.

L’amiral-gouverneur Bonard a par conséquent le profil idéal.

Les prisons militaires dépendent quant à elles du ministère de la guerre.

Nous pourrions penser que certains insurgés et rebelles à la colonisation sont des combattants et des militaires. Le ministère de la guerre ou de la défense aurait par conséquent son mot à dire. Mais la Marine a le monopole.

Il faut attendre la loi du 13 juillet 1911 pour rattacher l’administration des prisons au ministère de la justice.

Sous le régime de Vichy, la situation était encore plus compliquée. Ainsi, l’administration pénitentiaire et des services de l’éducation surveillée est rattachée au secrétariat de l’intérieur par décret du 15 septembre 1943. L’administration pénitentiaire est rattachée au secrétariat général au maintien de l’ordre par décret du 31 décembre 1943. Jusqu’à l’’ordonnance du 9 aout 1944 déclarant nuls et de nul effet tous les actes constitutionnels, législatifs ou réglementaires pris sous le régime de Vichy.

Ainsi, le ministère de l’intérieur, le ministère du commerce et des travaux publics, le ministère de la guerre, le ministère de la marine, le ministère de la justice dirigent à tour de role une administration pénitentiaire en fonction du contexte politique.

La France n’en est pas à ses débuts en matière de politique carcérale coloniale et d’envoi de ses condamnés dans les pires endroits, officiellement pour développer certains territoires, officieusement pour éliminer des indésirables.

Dès le XVI e siècle, les vagabonds et les prostituées sont envoyés au Canada et en Louisiane. Les délinquants les plus dangereux sont envoyés aux galères. Puis Napoléon III enferme condamnés de droit commun et opposants politiques dans les terribles bagnes de Guyane (la France équinoxiale) en vertu de la loi du 30 mai 1854. L’Algérie permet aussi de se débarrasser de nombre de condamnés.

Les bagnes de Guyane, aux conditions de détention effroyables, prennent le pas sur les bagnes portuaires, Rochefort, Brest, et Toulon. Ces derniers ferment en 1852, 1858, 1873.

L’amiral Bonard connait la réputation de la Guyane et de l’Algérie. Mais aussi des bagnes militaires en Algérie et à Madagascar, véritables lieux de tortures. Connait-il en détail l’organisation des bagnes anglais ? Quelles études a-t-il demandé avant de rédiger le décret du 1 février 1862 ?

Huit ans après le bagne de Guyane, le bagne de Poulo Condore est créé le 1 février 1862. Quelques mois après, par décret du 2 septembre 1863, le bagne de Nouvelle-Calédonie naît. En 1881, le bagne sur l’ile de Phu Quoc est créé. Puis en 1886 le bagne d’Obock près de Djibouti. Le bagne de Libreville au Gabon ouvre par décret du 1 décembre 1887 suivi par le bagne de Ndjolé, toujours au Gabon, en 1898. A Madagascar, le bagne de Nosy Lava ouvre en 1911. Ces bagnes inhumains sont destinés exclusivement aux populations des colonies, sauf celui de Nouvelle-Calédonie.

Le bagne de Poulo Condore est par conséquent le deuxième bagne créé après le bagne de Guyane, sans parler de l’Algérie ou des bagnes militaires.

Rappelons que de 1852 à 1938, la population des bagnes coloniaux atteint environ 100.000 personnes. 52.000 « transportés » et 16.000 « relégués » pour la Guyane, 20.000 « transportés », 10.000 « relégués » et environ 3.300 « déportés » pour la Nouvelle-Calédonie.

Les chiffres du bagne de Poulo Condore ne sont pas connus avec précision.

Les pertes sont effarantes. De 1852 à 1866, sur 18 025 transportés en Guyane, 7035 sont décédés. Le gouvernement interrompt alors le transport des détenus en Guyane de 1867 à 1888, privilégiant la Nouvelle-Calédonie.

Au moment où l’amiral-gouverneur Bonard signe le décret du 1 février 1862, le bagne de Guyane fonctionne depuis 10 ans. Dès le coup d’Etat de Napoléon III, la Guyane est devenue le lieu parfait pour incarcérer les opposants.

Le bagne de Poulo Condore est exclusivement réservé aux Indochinois, c’est-à-dire aux Vietnamiens, Cambodgiens, Laotiens, Chinois. La Guyane et la Nouvelle-Calédonie accueillent par contre les citoyens français, algériens, et certains Indochinois. Parmi ces derniers, des travailleurs envoyés aux Nouvelles-Hébrides et en Nouvelle-Calédonie. Mais aussi des condamnés politiques.

Cette distinction s’explique par le statut juridique des personnes en Indochine. Deux catégories sont à rappeler pour bien comprendre.

La première rassemble ceux régis par la loi française, c’est-à-dire, les Français et naturalisés, les Européens et ressortissants des autres nations.

La deuxième rassemble les personnes soumises au statut annamite, c’est-à-dire les indigènes, les asiatiques, énumérés plus tard par l’arrêté du 23 août 1871.

Cette deuxième catégorie concerne les Vietnamiens, les Chinois (Cholon notamment), les Cambodgiens, les Laotiens, les Minh-Huongs, les Siamois, les Chams, les Stieng, les Sang-Mêlés, les Malais de Chau-Doc.

Les personnes non énumérées sont assujetties à la loi française au titre d’étrangers.

En réalité, cette classification est très incomplète. Les terres inconnues de l’Indochine notamment les hauts plateaux du Vietnam, abritent nombre de minorités. L’administration coloniale ignore à cette époque la consistance réelle de la population du Vietnam mais aussi du Cambodge et du Laos. La thèse d’histoire de Matthieu Guérin (Des casques blancs sur le plateau des herbes : la pacification des aborigènes des hautes terres du Sud-Indochinois 1859-1940) rappelle les difficultés à soumettre les minorités ethniques dans l’hinterland.

Les codes français sont promulgués par l’arrêté du gouverneur du 21 décembre 1864. Le bagne de Poulo Condore ayant été créé le 1 février 1862, quels textes permettaient-ils de condamner et d’incarcérer les détenus ? En fait, la Cochinchine est soumise au régime des décrets par le Sénatus-Consulte du 3 mai 1854.

Les lois sont exécutoires en Cochinchine après avoir été déclarées applicables par un décret du ministre des colonies. Ce décret est contresigné par le ministre de la justice. Mais si le parlement confirme lors du vote l’applicabilité de la loi dans les colonies, un arrêté de promulgation suffit.

De multiples décrets et arrêtés seront nécessaires pour construire l’Etat colonial et organiser la répression des opposants à la colonisation. Inflation réglementaire, empilement des dispositions, juxtaposition et cohabitation de la loi française, avec la loi annamite, le droit coutumier, tribunaux français, indigènes, caractérisent un droit colonial indochinois, instable, soumis à la situation politique.

Notons que dans le territoire français donné à bail par la Chine, Kouang-Tchéou-Wan, les indigènes sont soumis « en toutes matières y compris dans le domaine pénal, aux codes de la république chinoise ».

Le traité du 5 juin 1862.

Ce traité de paix et d’amitié est signé à Saigon après bien des combats et des incertitudes, dans une contrée où les fièvres, le paludisme et la tuberculose tuent plus que la guerre.

Mais quelles sont les parties à ce traité qui s’inscrit dans un conflit mené par le contingent de l’armée française envoyé par Napoléon III ? Un contingent qui débarque à Danang en septembre 1858 après beaucoup de difficultés. Parmi beaucoup d’autres faits militaires, la citadelle de Saigon construite par Olivier de Puymanel en 1790 est détruite le 17 février 1859.

Le traité est entre d’une part la France et l’Espagne, et d’autre part, le Royaume d’Annam par le Contre-Amiral Louis-Adolphe Bonard, commandant en chef du corps expéditionnaire franco-espagnol en Cochinchine. Phan Than Gian, vice-grand censeur du royaume d’Annam, ministre Président du Tribunal des rites, envoyé plénipotentiaire de l’empereur Tu Duc, assisté de Lam Gien Tiep, ministre-président du tribunal de la guerre et le colonel Don Carlos Palanca Y Gutierres, chef du corps expéditionnaire espagnol en Cochinchine.

Cette fois, contrairement au traité de 1787, le Vietnam est représenté par les plus hautes autorités nationales vietnamiennes et non par un émissaire français religieux au mandat hypothétique, accompagné par un enfant de la famille royale en gage de confiance.

La Reine d’Espagne s’est alliée à la France. Elle envoie un corps expéditionnaire notamment à cause des persécutions contre les chrétiens en 1820 sous Ming Mang en 1840, sous Thieu-Tai et en 1847 sous Tu Duc. En 1837, l’évêque espagnol Diaz, vicaire apostolique de Tong-King a été tué. Une grande artère de Saigon sera baptisée rue d’Espagne pour remercier la souveraine d’Espagne, actuellement la rue Le Thanh Ton.

Douze articles composent ce traité.

Le premier indique qu’il y a aura dorénavant paix perpétuelle entre l’empereur des Français et la reine d’Espagne, d’une part et le roi d’Annam, de l’autre.

L’article 2 prévoit le libre culte chrétien et la liberté de conversion.

Ce que le traité de Versailles de 1787 ne prévoyait pas expressément.

La confirmation de la cession de l’archipel de Poulo Condore.

L’article 3 dit que les trois provinces complètes de Bien Hoa, Gia Dinh et Dinh Tuong (Mytho) ainsi que l’ile de Poulo Condore, sont cédées entièrement par ce traité en toute souveraineté à Sa Majesté, l’empereur des Français.

Rappelons que l’archipel de Poulo Condore a fait l’objet du décret du 1 février 1862 visant à créer un bagne. C’est un acte de souveraineté et de propriété. Le traité du 28 novembre 1787 est pourtant considéré comme nul et non avenu par la commission napoléonienne du 7 avril 1857. Le décret du 1 février 1862 ne peut normalement pas créer un bagne sur un territoire dont la France n’a pas la souveraineté. Peut-on alors considérer que le traité du 5 juin 1862 « redonne » cette fois légalement la souveraineté de l’archipel de Poulo Condore à la France et valide rétroactivement la création du bagne par décret du 1 février 1862 ? La conquête coloniale ne justifie-t-elle pas les violations fondamentales du droit international ? On pencherait plutôt pour cette dernière explication, mais aussi sur un grand opportunisme juridique de la France.

L’article 5 prévoit que les sujets de l’empire de France et du Royaume d’Espagne pourront librement commercer dans les trois ports de Tourane, de Balat et de Quang An. Les sujets annamites pourront également librement commercer dans les ports de France ou d’Espagne.

Une réciprocité bien symbolique.

Mais la question financière n’est pas oubliée.

L’article 8 indique que le Roi d’Annam devra donner comme indemnité une somme de 4 millions de dollars payable en dix ans, donnant ainsi chaque année quatre cent mille dollars qui seront remis au représentant de l’empereur des Français à Saigon. Cet argent a pour but d’indemniser les dépenses de guerre de la France et de l’Espagne.

Le colonisé est un vaincu qui doit payer sa défaite et son malheur. Mesure qui sera annulée.

La tentative du Roi Tu Duc en 1863.

En 1863, le roi Tu Duc (1848-1883) envoie à Paris des ambassadeurs. Cette mission doit proposer le rachat des trois provinces et la concession du protectorat des 6 provinces de la Basse-Cochinchine. Parmi les revendications, l’archipel de Poulo Condore. Des négociations officielles semblent avoir été menées mais cette tentative de restauration de la souveraineté est vouée à l’échec. Il n’est pas dans les intentions de la France de restituer le moindre territoire cédé par traité ou conquis par la force. La preuve, le vice-amiral, gouverneur et commandant en chef Pierre-Paul de la Grandière (1807-1876) proclame le 25 juin 1867 à Vinh Long l’annexion des provinces de Vinh Long, Chaudoc, et Ha Tien, compte tenu des agitations politiques. La colonisation continue, et nul besoin d’annexer par traité négocié certains territoires. La soumission par la force des populations suffit.

Le traité du 13 mars 1874.

Le traité du 5 juin 1862 est remplacé par le traité signé par le contre-amiral Dupré à Saigon le 13 mars 1874. Cette fois, l’Espagne n’est plus partie au traité.

L’article 2 proclame la souveraineté du roi de l’Annam. Tandis que l’article 3, en reconnaissance de la protection, indique que le roi de l’Annam s’engage à confirmer sa politique extérieure à celle de la France et à ne rien changer à ses relations diplomatiques actuelles. Cet engagement politique ne s’étend pas aux traités de commerce. Mais dans aucun cas, S.M le roi de l’Annam ne pourra faire de traité de commerce en désaccord avec celui conclu entre la France et le Royaume d’Annam.

L’article 5 dit que S.M le Roi de l’Annam reconnaît la pleine et entière souveraineté de la France sur tout le territoire actuellement occupé par elle et compris entre les frontières suivantes. A l’est, la mer de Chine et le royaume de l’Annam, (province de Binh Thuan), à l’ouest, le golfe de Siam, au sud, la mer de Chine, au nord, le Royaume du Cambodge, et le royaume d’Annam (province de Binh Thuan).

L’archipel de Poulo Condore n’est plus mentionné expressément. Mais il appartient à cette zone définie comme sous entière souveraineté de la France.

L’article 6 dit qu’il est fait remise au roi pour la France de tout ce qui lui reste dû de l’ancienne indemnité de guerre.

L’article 9 instaure le respect du culte et de la chrétienté.

L’article 12 rappelle la liberté du commerce. L’article 11 dit que le port de Ninh-Hai, celui de Hanoi et le transit par le fleuve seront ouverts. La France fait don de 5 bâtiments à vapeur d’une force totale de 500 chevaux et d’armes afin de lutter contre le piratage des Chinois.

D’autres traités sont signés, comme le traité de commerce conclu à Saigon le 31 août 1874, et le traité de Hué signé le 6 juin 1884, dit traité Patenôtre sous le président Jules Grévy et Jules Ferry.

L’archipel de Poulo Condore est sous souveraineté française, et ne fera plus jamais l’objet d’un traité spécifique, encore moins de discussions juridiques sur son annexion à l’empire français ou sur son utilisation. Les accords de Genève en 1954 sonneront le glas de ce bagne où seront passés parmi les hommes politiques vietnamiens les plus importants, comme Pham Van Dong ou Le Duc Tho.

La volonté d’appliquer la loi du 30 mai 1954.

L’instruction du ministre des colonies du 31 juillet 1888, adressée au gouverneur général de l’Indochine est très intéressante. Elle permet de savoir que 204 hommes condamnés à 5 ans et au-dessus, de travaux forcés, étaient internés au bagne de Poulo Condore à la date du 25 décembre 1887.

Les effectifs du bagne dépasseront ensuite les 2.000 détenus, comme nous le verrons dans les prochains articles.

Le ministre précise :

« Il importe que les prescriptions de la loi du 30 mai 1854 qui sont applicables aux Annamites condamnés aux travaux forcés, soient à l’avenir, plus régulièrement exécutées qu’elles ne l’ont été jusqu’à présent. Vous voudrez bien en conséquence tenir la main à ce que dorénavant, tous les forçats internés au pénitencier de Poulo Condore, soient dirigés sur la France, afin d’être ensuite transférés soit à la Guyane, soit à Obock, soit au Gabon. Seront seuls exemptés de cette mesure les individus frappés d’une peine moindre de 5 ans de travaux forcés, ceux dont le pourvoi sera en cours, ainsi que les condamnés dont la transportation aura reconnue impossible en raison de l’état de leur santé ».

Pour saisir cette instruction écrite rappelant la loi du 30 mai 1854, il faut expliquer ce que sont la transportation, la relégation et la déportation. Trois catégories de peines concernent le transfert des condamnés dans les colonies. Les travaux forcés à temps, de 5 à 20 ans, ou à perpétuité. La relégation vise les récidivistes. La déportation est une peine spécifique aux condamnés politiques.

La transportation ne constitue donc pas une peine du Code pénal mais un mode d’exécution de la peine de travaux forcés.

La loi du 30 mai 1854 sur l’exécution de la peine des travaux forcés rend obligatoire le régime de la transportation dans une colonie pénitentiaire autre que l’Algérie, sauf pour les mineurs de 16 ans, les vieillards de plus de 60 ans. Les femmes n’iront plus au bagne après 1907 comme nous le verrons plus loin.

Les condamnés doivent rester dans la colonie à perpétuité si leur peine est supérieure à 8 ans, avec un système de doublage. Une fois libérés, ces condamnés peuvent en théorie recevoir une concession de terre. Il faudra attendre le décret-loi du 17 juin 1938 pour supprimer la transportation.
L’article 3 du décret du 17 juin 1938 dit que pour tous les condamnés en cours de peine transportés ou non au jour de la promulgation du présent décret, l’obligation de résidence temporaire prescrite par l’article 6 de la loi du 30 mai 1854 est remplacée par l’interdiction de séjour pour vingt années.

L’expression transportation politique a d’abord été utilisée à propos des insurgés de juin. Puis pour les opposants au coup d’Etat du 2 décembre 1851 de Napoléon III et d’une manière générale sous le second empire. La destination de ces indésirables était l’Algérie, la Guyane ou la Nouvelle-Calédonie. L’expression transportation et transportés est réservée aux condamnés de droit commun, condamnés par les cours d’assises ou par les conseils de guerre à purger une peine de guerre.

La relégation.

La loi du 27 mai 1885 sur la relégation a été proposée par Pierre Waldeck-Rousseau (1846-1904) mais dénoncée par Georges Clémenceau (1841-1929) votée sous le président Jules Grévy avec comme ministre de l’intérieur Allain-Targé.

La relégation a pour objectif d’éliminer du territoire français les délinquants récidivistes en prévoyant une peine perpétuelle et complémentaire, en matière correctionnelle et criminelle, à tout individu qui aurait récidivé dans un délai de dix ans.

Il s’agit par exemple de peines prononcées par des tribunaux correctionnels concernant des délits de vagabondage. Sept récidives provoquent la condamnation à la relégation. Les mineurs et les vieillards sont dispensés de la relégation ainsi que les femmes depuis la loi du 19 juillet 1907. Une interdiction de séjour de 20 ans est prévue pour les femmes.

L’article 1 définit la relégation comme l’internement perpétuel sur le territoire des colonies ou possessions françaises des condamnés. L’article 20 dit que la loi est applicable à l’Algérie et aux colonies. Ces dispositions sont applicables en Indochine. Quand la loi sur la relégation est votée, le bagne de Poulo Condore existe depuis 23 ans déjà. L’article 18 dit que les règlements d’administration publique organisent les dispenses, les concessions de terrains provisoires, comment la famille peut rejoindre le relégué. L’article 16 dit qu’à partir de la sixième année de sa libération, on peut demander au tribunal une demande pour se faire relever de sa relégation, en justifiant de sa bonne conduite, des services rendus à la colonisation et des moyens d’existence. L’article 6 dit que la relégation n’est pas applicable aux individus qui seront âgés de plus de 60 ans ou de moins de 20 ans à l’expiration de leur peine.

Le décret du 27 novembre 1885 distingue deux catégories de relégués. La première est constituée par les relégués individuels, ayant des moyens d’existence ou justifiant d’une bonne conduite, avec une certaine liberté, si respect des mesures édictées.

La deuxième est constituée par les relégués collectifs, envoyés en Guyane ou en Nouvelle-Calédonie, astreints au travail, et à un régime similaire à celui des autres détenus, mais avec la possibilité de recevoir des concessions de terrains.

La peine de la relégation est en principe perpétuelle. Mais réductions, remises de peine, grâces, amnisties, libération conditionnelle sont prévues même si elles sont rares.

Après la suppression de la transportation, la loi du 6 juillet 1942 transforme la relégation en une mesure d’emprisonnement avec des possibilités de libération conditionnelle. La relégation est supprimée par la loi du 17 juillet 1970.

La déportation.

L’article 5 de la constitution de 1848 abolit la peine de mort en matière politique. La déportation simple et en enceinte fortifiée sont instaurées par la loi du 8 juin 1850. L’ile Nuka Hiva située dans l’archipel des Marquises accueille les déportés. Puis les iles des Pins et Ducos en Nouvelle-Calédonie après la loi du 23 mars 1872. Les déportés ont un régime particulier. Dispensés de l’obligation de travail, le gouvernement pourvoit à l’entretien des plus démunis. Les femmes et les enfants de déportés sont autorisés à les rejoindre. La famille du déporté peut bénéficier comme lui de concessions de terre. Mais tout cela est bien théorique, dépend comme pour la relégation de la santé physique et psychologique des détenus, des terres disponibles et du climat. Des personnalités vietnamiennes des familles impériales seront déportées en Algérie et à l’ile de la Réunion.

Le transfert des prisonniers indochinois.

Le décret du 22 octobre 1887 autorise en effet le transfert de condamnés vietnamiens et chinois du bagne de Poulo Condore au bagne de Obock créé en 1886. Le bagne de Obock que rappelle le ministre des colonies dans son instruction du 31 juillet 1888.

Mais qui a entendu parler du bagne français d’Obock ?

Obock se situe à 235 km de Djibouti, à l’est de la côté septentrionale du golfe de Tadjourah. Edouard Thouvenet, ministre des affaires étrangères, a fait acheter par la France ce territoire en 1862. Obock est occupé en 1864. Djibouti est créé en 1888. La côte française des Somalis est créée en 1896. Obock accueille des insurgés algériens, africains et des condamnés originaires de l’ile de la Réunion, des comptoirs français en Inde. Obock ferme selon certaines sources en 1895. On ignore combien d’Indochinois ont été envoyés dans cet enfer. Les Chinois construisent en 2020 des infrastructures dans cette région qui n’est plus désertique.

Les décrets du 16 novembre 1889 et du 2 août 1890.

Un décret du 16 novembre 1889 donne au sous-secrétaire d’Etat aux colonies le pouvoir de désigner la colonie pénitentiaire dans laquelle sera envoyé chaque condamné. Mais le décret du 2 aout 1890 précise que « tout indigène d’Indochine peut purger sa peine soit dans la colonie d’origine, soit dans un établissement pénitentiaire désigné par le ministre des colonies. »

Ce décret du 2 aout 1890 institue un régime d’exception pour les Indochinois condamnés aux travaux forcés, non contraints comme les autres détenus, de quitter l’Indochine. Une explication consiste à rappeler que les détenus travaillent, et exécutent tant des travaux privés que publics en Indochine pour des prix dérisoires. Rappelons l’exemple de la ville de Vung Tau, construite en partie par les prisonniers.

Certaines notices individuelles de déportés, de la transportés et de relégués, publications de l’administration pénitentiaire sont disponibles sur le site Criminocorpus.

Parmi d’autres cas de détenus adultes au bagne de Poulo Condore qui seront contraints de quitter l’Indochine pour purger leurs peines, en Guyane, en Nouvelle-Calédonie, à Obock, retenons celui de Vu-An, un adolescent âgé seulement de 16 ans, partant pour Libreville :

« Condamné le 15 novembre 1892 par le tribunal de Thai Binh (Tonkin), aux travaux forcés à perpétuité pour piraterie. Embarqué le 12 mars 1894 sur l’Auvergne à destination de Libreville (Congo). Arrivé à Libreville le 30 mars 1894. Concessionnaire au 21 mars 1897. Commutation de la peine en 10 ans de travaux forcés. Décision présidentielle du 5 janvier 1900. Décès le 31 janvier 1907. »

Le Congo français était une colonie composée de l’actuel Gabon et de la République du Congo de 1882 à 1906, puis uniquement de l’actuelle république du Congo. La capitale était Libreville jusqu’en 1904 puis Brazzaville. Ce qui explique que sur les fiches est indiqué le Congo.

Nous reviendrons dans un prochain article sur le cas de la Guyane, plus précisément sur le territoire de l’Inini. En effet, conformément au décret du 2 aout 1890, un décret du 6 juin 1930 est signé par le président Gaston Doumergue et le ministre des colonies François Pietri, créant le territoire de l’Inini en Guyane. Des établissements "spéciaux", autrement dit des bagnes en pleine jungle, dans un climat détestable, qui ne relèvent pas de l’administration pénitentiaire, accueillent les condamnés indochinois dans les pires conditions. Un autre enfer est ouvert en Amérique du Sud pour les condamnés indochinois dont beaucoup sont des détenus politiques, soulageant ainsi les effectifs du bagne de Poulo-Condore, plein à craquer, en proie, comme nous le verrons à quantité de révoltes.

Les femmes au bagne de Poulo Condore.

A partir de la loi du 19 juillet 1907, aucune femme ne sera incarcérée au bagne de Poulo Condore. Mais certaines achèvent leurs peines après 1907 sauf amnistie. La loi a été prise sous le président Fallières, avec comme président du conseil et ministre de l’intérieur, Georges Clemenceau, le garde des sceaux étant Guyot-Dessaigne, le ministre des colonies étant Milliès-Lacroix. On parle de 60 femmes au Bagne de Poulo Condore, des meurtrières, des voleuses, des escrocs, des pirates, des assassins, des complices. Certaines détenues étaient des Me Nin, pourvoyeuses d’enfants à de riches chinois pédophiles de Cholon, la ville chinoise près de Saigon.

Une des premières reléguées a été Phi Yen, l’épouse du futur empereur Gia Long. Elle a été exilée dans la petite Condore (l’ile de la dame « Hon Ba ») à 23 ans pour avoir protesté contre l’envoi en France de son fils le prince Canh, accompagnant Mgr Pigneau de Béhaine afin de négocier le fameux traité de 1787.

Le Code de la justice maritime.

Le décret du 21 juin 1858 place sous le ressort des conseils de guerre les transportés de toutes catégories aux colonies et étend aux forçats des colonies pénitentiaires les dispositions pénales de justice maritime. L’article 10 de la loi du 30 mai 1854 prévoit en effet que les infractions prévues par les articles 7 et 8, tous les crimes et délits commis par les condamnés, seront jugées par un tribunal maritime spécial établi dans la colonie. Ces dispositions de 1858 s’appliquent aux détenus du bagne de Poulo Condore ouvert en 1862. Nous verrons que le directeur du bagne applique aussi des sanctions disciplinaires.

Le cas d’un condamné français au Vietnam.

Le bagne de Poulo Condore, contrairement aux bagnes de la Guyane et de la Nouvelle-Calédonie n’accueille aucun « blanc », français ou autre.

Prenons le cas de Georges Bloy (1848-1908), le frère cadet de l’écrivain Léon Bloy (1846-1917) pour retracer le parcours judiciaire d’un citoyen français, condamné par une juridiction indochinoise.

A l’origine marin, Georges Bloy enchaîne les différents métiers au Vietnam. Il purge une première peine de un an de prison en France, après une condamnation au Vietnam, pour complicité de vol. Il est surprenant de retrouver Georges Bloy en 1875, gardien au bagne de Poulo Condore malgré un casier judiciaire. Le bagne de Poulo Condore dont il est renvoyé en 1877. En 1885, Georges Bloy est condamné à 3 mois de prison pour outrage à magistrat. Le 5 janvier 1886, c’est la fin. Une peine de 6 ans de prison, assortie de 20 années d’interdiction de résidence frappe Bloy pour des razzias commises dans les villages des minorités des hauts plateaux. Bloy ne sortira de prison qu’en 1898. Le doublage ne lui permet pas d reprendre une vie normale. Il meurt à Koné le 6 octobre 1908 à 60 ans, non sans avoir écrit « Contes et récits des peuples Moïs et Annamites ».

Si Georges Bloy avait été asiatique, probablement serait-il allé au bagne de Poulo Condore, puis embarqué pour Obock ou le Gabon.

Ainsi s’achève ce premier article, retraçant la prise de possession de l’archipel de Poulo Condore par la France et le contexte juridique de la création du bagne. Un archipel qui verra son destin scellé dans les traités de 1787, 1862 et 1874 dans une répression coloniale qui ne cessera pas. Dans le prochain article, nous reviendrons sur l’organisation du bagne. 39 directeurs très différents les uns des autres, de par leur formation et leur personnalité, se sont succédé entre 1862 et 1947, organisant la vie carcérale de milliers de détenus de droit commun, politiques, semi-politiques, à l’aide des gardiens, des caplans, du médecin. De 1858 à 1945, 54 gouverneurs se sont succédé en Indochine dont 16 militaires de 1858 à 1879.

La colonisation à marche forcée génère une répression féroce et bien souvent aveugle, nonobstant notre déclaration des droits de l’Homme. Les détenus du bagne de Poulo Condore n’ont la plupart du temps que le choix entre la mort, les conditions de détention étant inhumaines, et la belle. Beaucoup la tenteront, la belle, et la réussiront. Mais beaucoup périront, dévorés par les requins foisonnant dans cette partie de la mer de Chine.
Les meilleurs gardiens, disait l’amiral-gouverneur Bonard car incorruptibles et gratuits …

A suivre.

Notes :

[1Suivront des articles évoquant notamment l’organisation du bagne, ses directeurs, ses gardiens, les prisonniers, droit commun, politiques, semi-politiques, les évasions, la brigade de recherche des évadés, les mutineries, la santé, les criminels de guerre japonais, les accords de Genève, les prisonniers de guerre du Vietminh, les accords de Paris, la période américaine, la situation actuelle mais aussi la surprenante création du royaume éphémère de Poulo Condore en 1945.

Vincent Ricouleau
Professeur de droit -Vietnam -
Titulaire du CAPA - Expert en formation pour Avocats Sans Frontières -
Titulaire du DU de Psychiatrie (Paris 5), du DU de Traumatismes Crâniens des enfants et des adolescents (Paris 6), du DU d’évaluation des traumatisés crâniens, (Versailles) et du DU de prise en charge des urgences médico-chirurgicales (Paris 5).

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Vos commentaires

  • par Christian de Malleray , Le 9 juin à 10:30

    Fils d’un officier français ayant combattu 6 ans en Indochine, j’ai commencé à plus m’intéresser à cette colonie française et j’ai découvert le nom de Poulo Condor dans "1944-1947, Les lendemains qui ne chantaient pas" de Gilbert Guilleminault.
    Je remercie Vincent Ricouleau de son travail rigoureux et passionnant qui me fait mieux comprendre la complexité de l’histoire de l’Indochine.

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