L’Avocat, le Covid-19 et la Société (2) : Résilience... ou transformation profonde et individuelle ?

C’est une crise sans précédent que connaît en 2020 la profession d’avocat en France, mais s’inscrit-elle dans une trajectoire plus globale ? Quels enseignement en tirer ?
Le Village de la Justice vous propose une chronique en 3 actes et 4 interviews croisés exclusifs, pour prendre du recul.
Après la question de départ qui conditionne toute remise en question ("le marché du droit est-il vraiment en train de se transformer ?"), demandons-nous si l’avocat doit "simplement" faire preuve de résistance, de résilience, ou complètement se muer en un autre avocat ?

Secouée par tous les vents depuis un an, la profession d’avocat tangue. Faut-il résister aux contraintes externes ? Faut-il aller un peu plus loin et faire preuve de résilience, s’adapter pour, tant bien que mal, survivre professionnellement et poursuivre son activité avec quelques évolutions ? Ou encore plus loin, faut-il se transformer en profondeur ?
Et s’agit-il dans tous les cas d’un mouvement individuel, ou plutôt collectif, dans une profession à la fois individualiste mais qui sait dans le même temps se réunir comme "un seul homme" ?

Marine Cahn,
Ancienne avocate d’affaires
Partner LEXD

"On a tous besoin de faire preuve de résilience en ce moment", réagit Marine Cahn, ancienne avocate d’affaires et désormais Coach des avocats chez LEXD. " Les avocats en ont toujours fait preuve il me semble pour faire face aux « impondérables », tels que la perte soudaine de clientèle et le départ de collaborateurs longuement formés. La transformation est inévitable. Je pense que la façon dont chaque avocat aura vécu la crise du Coronavirus va définir les actions qu’il va mettre en œuvre pour opérer sa transformation.
L’urgence n’est juste pas la même pour tous les avocats."

Jean-Charles Simon, Associé du cabinet Simon Associé, poursuit : "Chacun a sa capacité ou non de résister. Il faut donc prévenir les réactions excessives pour assurer la continuité des prestations. Ce propos est peut-être la réaction d’un avocat urgentiste de l’entreprise en difficulté, mais dans la période actuelle c’est utile.

Jean-Charles Simon
Avocat chez Simon Associés

La situation impose de s’interroger sur le monde d’après, l’autre monde. Le temps du retour à une situation de nouveau stabilisée va durer et, à n’en pas douter, bien des mesures provisoires d’aujourd’hui seront définitivement adoptées demain. Le télétravail, la visioconférence, la signature des actes à distance, ont déjà bouleversé des habitudes, remis en cause des acquis, et le Droit de demain s’appliquera désormais avec ces outils devenus ceux du quotidien. Ceux qui par exemple ne comprenaient pas les enjeux de la 5G sont certainement plus sensibilisés aujourd’hui."

Pour Louis Buchman, avocat et membre du Conseil National des Barreaux, "je crains que l’on ne puisse parler de résilience, et que certains utilisent ce mot pour ne pas désespérer Billancourt, selon le mot cruel de Jean-Paul Sartre à propos des ouvriers de Renault.

Louis Buchman,
Avocat aux Barreaux de Paris et de New York, membre du CNB
Ancien membre du Conseil de l’Ordre des Avocats de Paris

La réalité est hélas très différente, avec des barreaux fermés, parce que n’ayant aucun plan de continuité d’exploitation, des cabinets à l’arrêt et sans trésorerie, des tribunaux sans greffiers, sans réserves de papier, sans capacité de télétravail parce non équipés en ordinateurs portables et en imprimantes individuelles.

Ce qu’on peut dire, c’est que le génie français de l’improvisation, du système D, a permis d’éviter une catastrophe industrielle du système de justice dans notre pays ; mais la résilience, elle, suppose quelque anticipation de la crise, une planification, des stress tests, des plans de continuité d’activité auxquels on a réfléchi en amont, dont on a discuté des hypothèses en fonction de l’intensité et de la durée de la crise, ;bref, pas grand-chose à voir avec la situation actuelle.

Quant à parler de transformation, il est sans doute trop tôt, car la transformation résulte de l’analyse de ce qui s’est passé, des leçons à en tirer, des modifications à effectuer, souvent profondes et à l’encontre des idées reçues. Tout ceci reste à faire."

Dan Kohn
Directeur de la prospective pour le Groupe Septeo

L’analyse de Dan Kohn, Directeur de la prospective pour le Groupe Septeo, est que "toute phase d’adaptation passe par une phase d’évolution, nous pouvons parler plutôt de « Transformation » tout en restant en mouvement.

Adresser différemment les clients potentiels, fidéliser mieux ses propres clients, produire mieux et plus vite, facturer de façon transparente pour facturer plus, offrir une nouvelle expérience client à tous ceux qui n’osent pas aller vers un avocat, externaliser ce qui n’est ni assez productif : toutes ces démarches peuvent et doivent être mises en œuvre par les cabinet qui veulent profiter de l’immense opportunité que leur offre ce bouleversement. « Les Hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité que dans la crise » écrivait Jean Monnet."

Quelle est la part de marge de manoeuvre individuelle dans le changement collectif que vit la profession d’avocat ?

"Elle est en fait très importante" selon Louis Buchman, "car la profession n’est pas pyramidale, pas hiérarchisée, il n’y a pas à sa tête un pape qui ordonne à ses ouailles comment se comporter, comment régler leur vie. Les choix individuels sont essentiels non seulement sur le plan micro-économique mais aussi macro-économique, et c’est là-dessus que j’ai voulu insister dans un autre article paru sur Le Village de la Justice.

Par exemple, plus de spécialistes du droit de l’arbitrage à Paris font venir à Paris davantage de procédures d’arbitrage, qui font grossir les équipes. C’est un cercle vertueux qui se met en place, avec un gâteau qui grossit, dont le nombre de parts sera supérieur à celui du départ."

Pour Dan Kohn, "la marge de manoeuvre individuelle est immense actuellement. L’avocat a toutes les possibilités de déployer son expertise s’il digitalise son cabinet. Ce concept devient enfin réalité ! Tous les outils existent, ce n’est qu’une volonté d’organisation de la part de chaque cabinet. Pour ceux qui ne se lanceront pas dans l’aventure, cela va être compliqué.
Les avocats qui sauront s’adapter seront en mesure d’améliorer leur efficience, de développer une plus grande efficacité opérationnelle, de renforcer leur rôle d’acteur économique, d’aller vers les clients, de facturer mieux et de suivre leur clientèle en fidélisant d’avantage encore."

La suite sur Le Village... "L’Avocat, le Covid-19 et la Société (3) : les spécificités de l’avocat face à la crise."


Un cheminement de réflexion qui nous amènera vers le Salon Transformations du Droit, l’édition 2020 augmentée du Village de la Legaltech, co-organisé depuis 5 ans par Le Village de la Justice et OpenLaw.
Carrefour des évolutions du droit, ce rendez-vous propose une expérience nouvelle aux participants avec la possibilité de moduler son parcours grâce à ces formats variés : grandes conférences, ateliers collaboratifs et d’idéation, séances de pitchs, exposition et démonstration d’outils.
Cette rencontre entre acteurs du monde du droit, utilisateurs, étudiants et entrepreneurs, sera l’occasion, comme lors des précédentes éditions, d’analyser et de travailler sur les transformations qui agitent les métiers du Droit et le Droit lui-même. Juristes de près ou de loin, à vos agendas ! 19 et 20 novembre 2020 au Palais des congrès, Paris.

Propos recueillis par la Rédaction du Village de la Justice

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