Par Loïc Tertrais, Avocat.
 
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  • Parution : 17 juillet 2020

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Avenir de l’avocat : la philo ou la mort !

Demain, à quoi servira l’avocat ? A répéter un résultat déjà donné par algorithme ? Inutile. Mais l’avocat penseur du réel est irremplaçable. Le salut de l’avocat est dans la philo.

L’algorithme est formel. La victime, un homme de quarante-cinq ans, opéré à trente ans d’une hernie discale, asthmatique depuis l’âge de dix ans, sportif modéré, peut espérer une indemnisation de son incidence professionnelle à hauteur de 150 000 euros. Il n’aura fallu à l’avocat que deux ou trois manips. Entrer les données personnelles de son client dans le logiciel de justice prédictive. Et « Paf ! », appuyer sur la touche « Enter » de son clavier. Ensuite transférer l’info à son client. L’avocat n’aura peut-être pas l’occasion de sortir son résultat. Demain le logiciel sera entre les mains des particuliers, assureurs et entreprises qui disposeront du même pronostic en amont. Si l’avocat ne fait que répéter, à quoi bon le consulter ? Est-ce cela la destinée de l’avocat ?

La présidente du Conseil National des Barreaux déclarait récemment : « Je suis convaincue qu’il faut que l’on forme les avocats à contrer les résultats produits par les algorithmes exploitant l’open data » [1]. Qu’est-ce qu’un avocat qui contre ? Pas juste un technicien du droit. Si l’avocat se contente d’être un technicien de pointe, il se fera inexorablement dépasser par la machine. L’avocat est en réalité plus qu’une simple bête de droit.

Sur le terrain du flair, pas de concurrence de l’algorithme.

Un avocat qui contre, c’est un penseur du réel qui tricote une solution adaptée à la situation de son client. C’est son rôle d’auxiliaires de justice. C’est aussi un esprit libre. L’avocat est donc un philosophe.

Qu’est-ce qu’un philosophe ? Selon la définition de Jacques Maritain, « Le philosophe ne jure fidélité à personne, ni à aucune école. (…) Il a grand besoin de maîtres et grand besoin d’une tradition, mais pour qu’on lui apprenne à penser en regardant les choses, et non, pour assumer toute cette tradition dans la pensée. Une fois qu’elle l’a instruit, il en est libre, il s’en sert pour son travail à lui. Son job à lui, c’est de penser ce qui est » [2]. Pour l’avocat, c’est pareil. Son job à lui c’est de remettre le droit à sa juste place. Il doit rencontrer, penser et peser son dossier, prendre du champ, replacer son affaire dans une réalité humaine et économique parfois complexe, décider de la stratégie à adopter. Et sur le terrain du flair, pas de concurrence de l’algorithme.

L’avocat philosophe, ce n’est pas une idée nouvelle. Cicéron évoque une époque où avocat et philosophe, c’était tout un [3]. Un peu plus proche de nous, le Bâtonnier Henri-Robert rappelle également la nécessité d’une formation générale : « L’avocat Camus, (…) qui eut, sa vie durant, une réputation extraordinaire d’intégrité, d’honneur, de talent et de conscience, nous a laissé, dans ses lettres sur la profession d’avocat, l’état des études considérées par lui comme nécessaires pour former un avocat digne de ce nom (…) : « les humanités, la littérature, l’histoire, le droit, la politique » [4].

L’avocat mi-penseur, mi- technicien existe déjà. L’erreur serait de miser plus sur le technicien que sur le penseur. La question chez l’avocat ne devrait pas être - Quels sont mes droits ? Mais - Mon affaire, vous en pensez quoi ? Quant à l’avocat, il gagnerait à inscrire sur son papier entête sa raison d’être : « Qu’importe ce que je fais ! Demandez-moi ce que je pense » [5].

Notes :

[2Jacques Maritain - Le Paysan de la Garonne.

[3Cicéron - De Oratore - « En effet, comme je l’ai dit, dans l’ancienne philosophie, jusqu’à Socrate, la connaissance approfondie de tous les points de tout ce qui intéresse les mœurs, la conduite de la vie, la vertu, le gouvernement des Etats, n’était pas séparée de l’art de la parole. Puis cet accord fut rompu, ainsi que je l’ai exposé, par Socrate et toute la suite des socratiques ; les philosophes méprisèrent l’éloquence, les orateurs la philosophie, et il n’y eut plus entre eux le moindre contact, sauf quand ils eurent à se faire des emprunts réciproques, tandis qu’ils auraient puisé à une source commune, s’ils avaient voulu maintenir la communauté primitive (…). Les disciples de Socrate ont rejeté de leurs rangs les avocats et leur ont enlevé le nom de philosophes qui était commun aux deux groupes, alors que, dans la conception des anciens, entre la pensée et la parole devait exister une alliance féconde ».

[4Henri-Robert- L’avocat– Editions Hachette 1923.

[5Jules Renard - Journal du 12 avril 1890.

Me Loïc TERTRAIS

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